Chronique

Mesures et démesures à Québec par Bertrand Guay

Flamboyante Adine…

Flamboyante Adine

Lors de la dernière chronique (voir le programme de La Veuve joyeuse), il été question du décès tragique d’Auguste Fafard, ancien maire de L’Islet et père de la chanteuse Adine Fafard-Drolet. Dans ce second volet, nous allons nous attarder sur la vie tout à fait singulière de cette dernière, qui a connu Massenet et chanté pour des grands de ce monde.

Adine Fafard est née à L’Islet le 3 mai 1876. Lors de la chronique d’octobre, nous avons évoqué ses années d’études, ses premiers pas en carrière, ainsi que de ses deuils successifs – son père d’abord, puis, en l’espace de quelques mois son jeune époux et son fils Yvan.

Flamboyante Adine

La carrière d’Adine Fafard-Drolet débute, pour ainsi dire, avec le xxe siècle. Elle jouit déjà d’une assez bonne réputation pour participer, en juin 1903, à l’inauguration de l’orgue restauré de l’église de Saint-Sauveur en compagnie des grands organistes de Québec, ainsi que du baryton Joseph Saucier, lui-même réputé mondialement. Le 29 février 1904, elle est la soliste invitée du tout premier concert de série de l’histoire de la Société symphonique de Québec, actuel OSQ. Elle y est vivement acclamée dans l’air « Mon cœur s’ouvre à ta voix » du Samson et Dalila de Saint-Saëns. Sa carrière ralentit un peu en raison de ses obligations de jeune épouse et de future mère. La mort de son mari et de son fils l’amène à s’expatrier pour poursuivre sa formation en Europe. À l’été de 1907, elle s’embarque pour Paris où elle étudie avec de grands noms, dont Jean-Baptiste Faure, compositeur (Les Rameaux) et créateur des rôles de Nelusko dans L’Africaine de Meyerbeer, de Rodrigue dans Don Carlos de Verdi et du rôle-titre du Hamlet d’Ambroise Thomas. Elle aura également pour professeurs Mathilde Marchesi – qui enseigna notamment à Adelina Patti, Emma Calvé, Nellie Melba et tant d’autres – ainsi que Mary Garnier, soliste de l’Opéra-Comique et des Concerts Lamoureux.

La brillante mezzo-soprano se fait remarquer lors de différents concerts prestigieux. En janvier 1909, le critique du Monde Artiste écrit : « Madame Fafard-Drolet, brillante artiste canadienne de Québec, fait oublier les neiges de son pays. » En mai, c’est celui du Gaulois qui rapporte qu’après l’air « Angels ever bright and fair » de l’oratorio Theodora de Handel « son Altesse Royale l’Infante Eulalie exprima sa vive satisfaction à l’artiste étrangère ». Au cours de son séjour européen, elle a l’occasion inespérée de faire la rencontre du légendaire pianiste Francis Planté (qui, durant son enfance, avait entendu jouer Chopin !) et de se produire devant le roi d’Espagne Alphonse XIII à San Sebastian.

Nouvelle Dulcinée ?

Convocation de Massenet à Adine Fafard-Drolet pour une audition chez lui, 1909

Convocation de Massenet à Adine Fafard-Drolet pour une audition chez lui, 1909

Ces succès, et plusieurs autres, parviennent aux oreilles d’un fabuleux compositeur, l’un des plus en vue d’Europe, qui souhaite vivement entendre la diva « canadienne » dont on lui a vanté l’étendue et la souplesse du registre, la richesse du timbre ainsi que l’agilité vocale. C’est ainsi que le 30 mai 1909, la L’Isletoise passe une audition devant Jules Massenet. Enthousiasmé par les dons de la jeune veuve et séduit par son charme naturel, Massenet lui offre de créer le rôle de Dulcinée dans le Don Quichotte sur lequel il travaille alors. Hélas, la chanteuse a d’autres projets qui l’obligeront à rentrer au pays très bientôt et elle renonce à cette chance unique qui aurait pu lui ouvrir les portes d’une carrière internationale.

Massenet ne lui en tient nullement rigueur, au contraire. Après qu’elle eût quitté l’Europe, il continue de correspondre avec elle. En septembre 1909, il lui envoie un petit mot humoristique truffé d’extraits de la Tétralogie de Wagner, qu’Adine avait apparemment entendue à Bayreuth peu avant de s’embarquer pour Québec : « Chère amie, nous recevons votre lettre aussitôt rentrés à Paris. Ma femme vous envoie ses chères amitiés – et moi donc ! […] Le midi nous attend – le midi, le vrai, pas le midi moins un quart ! Vous voyez que je suis rempli d’attentions pour une « revenue de Bayreuth » et que je tiens à vous rappeler votre beau voyage. Vous êtes donc en Québec. Mais vous reviendrez bientôt? […] Nous vous disons mille choses affectueuses. Massenet ».

Le Conservatoire de Québec

Dès son arrivée à Québec, la jeune femme se produit le 1er octobre 1909 lors d’un grand concert à l’Auditorium (qui n’était pas encore appelé Capitole) où elle obtient un vif succès. Puis, elle s’attaque à son grand rêve, celui de mettre sur pied un conservatoire de musique dans la capitale. Il lui faudra deux ans de travail exténuant pour venir à bout de ce défi, mais elle y parvient grâce au soutien du gouvernement de Lomer Gouin. À partir d’octobre 1911, le Conservatoire de musique de Québec (aussi appelé Conservatoire de musique vocale et instrumentale, et, plus familièrement, Conservatoire Fafard-Drolet) commence à offrir un enseignement gratuit. Avec l’aide d’une amie proche, Marie-Valentine Angers, le Conservatoire poursuit ses activités jusqu’en 1939. Sous l’impulsion de Wilfrid Pelletier, le gouvernement d’Adélard Godbout favorisera, en 1942, la mise sur pied d’un conservatoire de type européen, également gratuit, qui prendra éventuellement le nom de Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec. Au cours d’une entrevue qu’elle accorde en août 1958 à Monique Duval, Adine Fafard-Drolet affirme sans ambages : « Quant au Conservatoire de Québec tel qu’il est aujourd’hui, il est donc la continuation de celui que j’établissais en 1911. »

Dès ses débuts, le Conservatoire offre une formation de trois ans, en français ou en anglais, comportant des cours de théorie musicale, solfège, histoire de la musique, pose de voix, phonétique et, outre le chant, divers instruments comme le piano, le violon, le violoncelle et l’harmonium. À l’été de 1913, la directrice effectue un nouveau séjour à Paris pour y prendre des cours de diction française auprès d’Yvonne Paschal, dont la carte de visite porte la mention « Professeur de Musique (Piano et Chant) à la Légion d’Honneur ». À son retour à Québec, elle ajoute donc à son programme le cours de diction française.

Le dynamisme du conservatoire est attesté par le grand nombre de concerts qu’il présente publiquement. Des productions parfois ambitieuses sont offertes et ce, dès les toutes premières années. Ainsi, le 7 mai 1912, moins d’un an après la fondation de l’établissement, on donne une version écourtée du Faust de Gounod. La publicité précise un détail singulier : « Au cours de la soirée un souvenir sympathique [sic] sera spécialement exécuté à la mémoire des « Musiciens » du « Titanic ». »

Fin de carrière

Bien qu’elle soit toute entière dévouée à son école, la chanteuse n’en poursuit pas moins sa carrière soliste. Elle se produit un peu partout au Québec, notamment avec le Club musical de Québec, et même aux États-Unis, entre autres à New York. En 1922, la Commission des écoles catholiques de Québec lui confie l’enseignement du chant dans diverses écoles de la ville. Six ans plus tard, elle reçoit la Médaille d’argent du lieutenant-gouverneur.

En septembre 1930, Adine Fafard-Drolet participe à la fondation de l’Association des Chanteurs de Québec, composante de la Société des Arts, Sciences et Lettres, aux côtés de Robert Talbot, chef de la Société symphonique (actuel OSQ) et du ténor Émile LaRochelle. L’ACQ poursuit des buts précis : « Préserver la bonne chanson française et canadienne du vulgaire et [du] tam et tam américain qui nous envahissent; aider les artistes de chez nous; combattre la chanson grivoise ou insignifiante de chez nous. »

À partir de 1929, la chanteuse s’installe à la Villa Notre-Dame des Bois, sur le terrain du Collège Jésus-Marie de Sillery, puis on la retrouve en 1956 au Sanatorium Bégin du Lac-Etchemin, qui commence dès cette année-là à accueillir des personnes âgées. C’est là qu’elle meurt, complètement oubliée, le 31 janvier 1963, à l’âge de 86 ans. Pas le moindre entrefilet ne paraît dans les journaux pour rappeler sa carrière hors norme. Elle est enterrée au cimetière Saint-Michel-de-Sillery, non loin de la tombe de René Lévesque. Il y a quelques années, la Ville de Québec a apposé une épigraphe au 25 rue Mont-Carmel, où la chanteuse a vécu de 1921 à 1923.

L’extravagante

Les témoignages recueillis auprès des témoins directs concordent sur un point : Adine Fafard-Drolet possédait un style très personnel. La contralto Muriel Hall disait qu’elle avait une « voix magnifique » et qu’elle était « belle femme, drôle, extravagante, originale, portait de grands chapeaux et tenait un petit chien sous le bras ». Françoise LaRochelle-Roy, fille d’Émile LaRochelle, se souvenait des concerts parfois singuliers de la diva et de ses élèves : « C’était une grande mondaine. Il y avait toujours des farceurs dans la salle, car on savait, en assistant à ses récitals, qu’il allait se passer quelque chose. » Yves Bédard, ancien professeur à la Faculté de musique de l’Université Laval, m’a confié : « J’ai connu madame Fafard-Drolet ou plutôt j’ai eu à subir son caractère bien trempé notamment lors de vacances d’été à sa villa de L’Islet-sur-mer. C’était dans les années 1934 ou 1935, si ma mémoire est bonne. Ma mère, Marie-Anne Morin-Bédard, était à l’époque pianiste-répétitrice au conservatoire d’art vocal que dirigeait la diva. »

Un coup de fil à monsieur Pierre Fafard, généalogiste de la famille Fafard, a permis d’apprendre un détail pour le moins amusant : quand la chanteuse s’est embarquée pour la France, en 1907, elle avait fait appel à la générosité de son frère Fernand, arpenteur et futur sénateur. Ce dernier s’était empressé de lui avancer une somme couvrant les frais aller du voyage, affirmant souhaiter qu’elle ne rentre pas forcément trop vite au pays…

Je tiens à remercier très chaleureusement Madame Josée Gourdeau pour les photos d’Adine Fafard-Drolet.


Une leçon de chant fatale

L’objet de cette chronique nous éloigne quelque peu de la musique à proprement parler et pourtant, sans elle, elle n’aurait pu être écrite. Elle rapporte un fait divers tragique qui implique la soprano Adine Fafard, l’une des plus brillantes artistes lyriques que le Québec ait connues au début du xxesiècle.

Née en 1876, à L’Islet (d’où est également originaire l’une des vedettes du chant québécois, la soprano Lyne Fortin), Adine Fafard était la fille d’Auguste Fafard. Ce citoyen bien en vue dans son patelin en fut notamment le maire de 1891 à 1894. Sa famille compte plusieurs prêtres, ce qui à l’époque constitue un très grand honneur, et Auguste Fafard lui-même aura le bonheur de voir quelques-unes de ses filles entrer en religion. Son fils Fernand Fafard (1882-1955) se fera également remarquer. En plus de posséder, à l’instar de sa sœur Adine, une très jolie voix, il sera l’un des principaux arpenteurs de l’Ouest canadien au moment de l’entrée de l’Alberta et de la Saskatchewan dans la Confédération canadienne. Il sera en outre l’un des premiers à procéder à l’arpentage de l’Abitibi à l’époque de ce qu’on pourrait appeler « le plan Nord » du premier ministre québécois Lomer Gouin. Député fédéral de L’Islet pour le parti libéral de 1917 à 1940, il finira ses jours comme sénateur.

Mais revenons à Adine Fafard qui, dès l’adolescence, révèle des dons exceptionnels pour le chant. Au couvent de Jésus-Marie de Lauzon, elle a pour professeur sœur Marie de la Conception, née Hamel, qui saisit toutes les occasions de lui permettre de chanter dans les grandes occasions ou cérémonies spéciales. De nombreux prix prestigieux jalonneront ses années d’études.

En 1897, elle a 20 ans et elle est maintenant l’élève de madame Lynch, professeure réputée de Québec. Le dimanche 28 février de cette année-là, la jeune femme se fait entendre à l’église Notre-Dame de Lévis. Très fier du talent exceptionnel de sa fille, son père est venu de L’Islet pour l’entendre et profiter de son séjour pour rendre visite à quelques membres de sa famille. Auguste Fafard loge en effet au presbytère de Saint-Joseph de Lévis chez son frère, l’abbé Édouard-Séverin Fafard, curé de la paroisse (le village de Saint-Séverin de Beauce porte son nom, puisqu’il en avait été l’un des fondateurs et le tout premier curé).

Le lendemain matin, 1er mars 1897, Auguste Fafard propose à sa fille de l’emmener en voiture au traversier de Lévis pour que cette dernière puisse aller prendre sa leçon au studio de madame Lynch à Québec. Il est environ 9h30 quand il approche au quai où le traversier est amarré. C’est alors qu’un drame aussi terrible qu’imprévisible se produit.

À en perdre la tête

terrible-accident

Accompagné d’Adine et, selon les sources, d’une autre de ses filles ou de la servante de son frère curé, Auguste Fafard s’avance vers le quai. Pour ce faire, il doit traverser la voie ferrée. Malheureusement, une haute clôture cache une locomotive qui approche et étouffe le son de la cloche. En apercevant le train qui file tout droit sur la voiture, les deux jeunes filles sautent en hurlant, mais le cheval, subitement paniqué, s’élance vers l’avant, entre la locomotive et la clôture, entraînant le conducteur qui n’a pas le temps de se sauver. Sa voiture est happée par le train et aussitôt broyée. Le malheureux roule sous la locomotive et sa tête est littéralement arrachée. « Quand on releva le cadavre, l’on constata qu’il avait le cou presque entièrement coupé, un poignet en partie enlevé, la tête fendue en plusieurs endroits et son par-dessus presque en lambeaux » (La Patrie, 2 mars 1897).

Tout se passe très vite. Les assistants sont horrifiés devant une telle tragédie. Plusieurs d’entre eux ne peuvent retenir leurs larmes face à la détresse des deux jeunes femmes ayant miraculeusement survécu à l’accident. Des citoyens s’empressent alors autour du cadavre et le transportent d’abord dans la salle des bagages de la gare, en attendant le coroner et la famille du défunt, puis au presbytère de Lauzon, d’où l’ancien maire de L’Islet était parti le matin même. Après les examens d’usage, le corps est ramené à L’Islet. Les habitants du village ayant appris la terrible nouvelle par leur curé, le révérend Bacon, 200 personnes se rendent à la station de chemin de fer pour y accueillir la dépouille ainsi que l’abbé Fafard qui a tenu à venir partager le deuil en famille. Une foule recueillie et émue assiège littéralement la maison du malheureux dont les funérailles ont lieu le 4 mars, date qui correspond ironiquement au jour du 52e anniversaire de la victime.

Parmi la foule qui assiste aux funérailles, dans une église pleine à craquer, se trouvent de nombreux citoyens de Lévis et de Lauzon, dont plusieurs membres du chœur de la paroisse de Saint-Joseph venus chanter la messe des morts. Le Soleil déplore la perte d’Auguste Fafard en ces termes : « Le parti libéral perd en lui un partisan convaincu et dévoué qui a rendu des services signalés à la bonne cause. »

La vie continue ?

La jeune Adine gardera longtemps le souvenir de ce tragique événement. Elle l’évoquera périodiquement, toujours avec des sanglots dans la voix. Après avoir passé quelque temps chez son oncle au presbytère de Lauzon, elle reprend une vie normale. Elle poursuit ses études de chant avec des maîtres réputés avant d’entreprendre une brillante carrière. En août 1903, elle se marie avec le notaire Elzéar Drolet. La jeune épouse tombe enceinte au printemps de 1905, mais son mari meurt cette même année, avant d’avoir pu tenir dans ses bras le petit Yvan, qui naît le 19 février 1906. Et comme si le sort s’acharnait sur le destin de la pauvre femme, l’enfant meurt à son tour six mois plus tard. La mort de son mari l’amène à abandonner le nom de Madame E. Drolet sous lequel elle se produisait au profit de celui d’Adine Fafard-Drolet qu’elle conservera jusqu’à son propre décès en 1963.

Fin 1906, plus rien ne retient la jeune chanteuse à Québec. Même si elle se produit régulièrement – et toujours avec beaucoup de succès – dans la région, les deuils successifs lui pèsent et elle a besoin d’un changement d’air. L’Europe l’attire ; pourquoi ne pas y tenter sa chance ? Elle a 30 ans et elle décide de faire le grand saut. Elle y fera la connaissance de nombreuses personnalités musicales, dont Gabriel Fauré et surtout de Jules Massenet qui sera totalement subjugué par son talent et son charme – et qui songera même à lui proposer un grand rôle dans un opéra sur lequel il travaille fébrilement…

Mais tenons-nous en là pour le moment. Nous retrouverons Adine Fafard en mai prochain, lors d’une prochaine chronique…


Parsifal en nos murs (ou tout près)

L’ouverture de l’Auditorium – actuel Théâtre Capitole – en août 1903, fut une bénédiction pour les Québécois. D’abord, la ville se dotait d’une salle magnifique. Avec son escalier monumental, ses dorures, ses balustrades, c’est une pure splendeur architecturale.

D’autre part, depuis l’incendie de la Salle de musique de la rue Saint-Louis, en mars 1900, la capitale se trouve orpheline d’une grande salle de spectacle. Le théâtre de la Place d’Youville, fort de près de 2000 places lors de son inauguration, permet de présenter les spectacles les plus élaborés et modernes dans un contexte digne d’une grande ville.

Le lundi 1er mai 1905, une compagnie états-unienne y débarque pour présenter en nos murs (ou tout à côté, l’Auditorium étant adossé aux fortifications) l’ultime chef-d’œuvre Richard Wagner, Parsifal, dont la création remonte à l’année 1882, soit à moins d’un quart de siècle.

Une occasion unique

Parsifal

Rendez-vous artistique d’une exceptionnelle envergure, Parsifal est ainsi annoncé dans les journaux : « La représentation de Parsifal, à l’Auditorium, lundi soir prochain, ne peut manquer d’être attendue par tous les artistes et amateurs de la ville comme un événement extraordinaire. Québec n’entendra Parsifal qu’une seule fois, mais elle aura eu l’immense privilège de l’entendre quand des grands centres du monde ont toujours été privés de cet avantage.»

Tous les billets s’envolent en très peu de temps. Leur prix va de 1 $ à 3 $… Pour loger les 52 instrumentistes de l’orchestre dans la fosse, la direction du théâtre doit faire retirer les trois premières rangées de fauteuils du parterre. Le public reçoit, via les principaux quotidiens de la ville, des consignes rigoureuses : « Les personnes qui assisteront à la représentation de Parsifal sont respectueusement priées par l’administration de ne pas applaudir après la chute du rideau, spécialement après le premier et le troisième actes, alors que les applaudissements sont complètement hors d’ordre. »

Étant donné la durée de l’opéra, la représentation débute à 17h30 pour s’interrompre vers 19h15 afin de permettre au public de souper (est-il besoin de préciser que le café de l’Auditorium fait des affaires d’or, ce soir-là ?) Immédiatement après le repas, à 20h30, chacun doit regagner sa place pour les deux derniers actes, la représentation devant prendre fin vers 22h45. Les spectateurs sont également prévenus que « selon une tradition wagnérienne de Bayreuth, avant chaque acte, un corps de trompettes sonnera et jouera un des principaux motifs de l’acte qui s’ouvrira. Ceci sera fait dix minutes avant le lever du rideau. »

À l’ombre de Bayreuth

Parsifal

C’est à la English Grand Opera Company, troupe américaine dirigée par Henry W. Savage (1859-1927), que l’on doit la présentation de l’unique production à Québec de Parsifal, un des ouvrages les plus exigeants et ruineux du répertoire. Ancien agent immobilier, Savage possédait de remarquables dons d’administrateur et avait entrepris, dès 1904, une vaste tournée deParsifal dans les principales villes américaines. Quelques villes canadiennes faisaient partie de l’itinéraire, dont Québec qui fut l’une des dernières visitées. Dans le rôle titre, on trouvait Alois Pennarini, de son vrai nom Federler, fameux ténor wagnérien, connu également pour ses rôles de Tannhäuser et de Tristan. La grande Louise Kirkby-Lunn, en Kundry, suscita l’admiration émue de l’assistance. Dans la fosse, un chef de haute stature : Walter Henry Rothwell, qui allait devenir le tout premier directeur musical du Los Angeles Philharmonic en 1919.

Le Metropolitan Opera, dirigé alors par Heinrich Conried, avait donné la première newyorkaise de Parsifal en 1903 avec une distribution éblouissante, mais la production de Savage également donnée à New York, ne fit pas moins sensation. On s’accorda à la trouver plus proche de l’esthétique de Bayeuth, d’où les trompettes qui venaient avertir les spectateurs de regagner leur siège. Dans la plupart des théâtres qu’il visitait, Savage cherchait en outre à cacher la fosse avec les moyens du bord, encore là dans le but de retrouver l’esprit, sinon l’ambiance, de Bayreuth.

Pignerol contre Monsieur Chauve

Quelque peu dépassée par un tel ouvrage, la critique fut élogieuse, hormis pour « le jeu de certains chevaliers ». Louise Kirkby-Lunn fut encensée. Pourtant, au lendemain de la représentation, un auditeur publia, sous le pseudonyme de Pignerol, un commentaire critique plutôt acerbe où, en plus de souligner certaines faiblesses de la production, il se moquait de l’attitude snobe et ignorante de la plupart des spectateurs : « Mais le public aurait-il été vraiment ému même si l’exécution avait été parfaite. J’en doute. De quels éléments se composait le Tout-Québec réuni, hier, au théâtre de la Porte-Saint-Jean ? […] Il y a le monsieur qui dans les chœurs voit surtout les jolies femmes et n’entend que le bruit de l’orchestre, et il y a la dame qui trouve Wagner « divin », qui parle de « flots d’harmonie » et qui s’en tient à la pose de l’extase. […] L’esprit s’alourdit des efforts constants et nécessaires où l’oreille s’est appliquée pour saisir les beautés qu’elle sait être cachées dans une symphonie mais qui lui échapperaient sans ce guet auquel la condamne son inexpérience. On comprend alors – si je ne me trompe pas trop sur mes voisins au théâtre – que l’idéal de Wagner – faire vivre dans l’âme de son public le drame conçu par lui – ne peut guère être atteint chez nous. Il faudra, pour en arriver là, des années encore d’enseignement. Il faudra nous faire entendre souvent de beaux concerts sérieux, nous initier aux mystères de la grande musique. »

Aimé Dupont

Et Pignerol de conclure sur une note relativement mitigée, mais heureusement positive : « C’est quelque chose, c’est beaucoup d’avoir eu Parsifal à Québec. Qu’on l’ait un peu abrégé, qu’on l’ait fait jouer par le minimum en nombre et en qualité de ses interprètes en Amérique, cela est fâcheux sans doute, mais cela n’empêche pas la représentation de Parsifal d’avoir ajouté considérablement au bagage de nos connaissances musicales. »

Choqué de tels propos, un autre spectateur, signant Monsieur Chauve celui-là, répondit quelques jours plus tard. Il voulut remettre les pendules à l’heure et défendit le public de Québec avec zèle. Il eut notamment ce trait sympathique – et des plus actuels : « Les tousseurs même ont donné un rare exemple d’endurance »… Quant à la qualité du spectacle, il prit les gens compétents à témoins : « Tous nos professeurs de musique étaient présents et je n’en ai pas vu un seul qui ne fut littéralement enthousiaste de l’audition. C’est vraiment la plus grande affaire scénique et musicale qui se soit encore vue à l’Auditorium. » En cela, Monsieur Chauve avait sans doute raison.

Ah oui… pour finir, il peut sembler paradoxal qu’une compagnie appelée la English Grand Opera Company et ayant pignon sur rue aux États-Unis ait choisi de présenter Parsifal, ouvrage allemand. La raison en est simple : toutes ses productions étaient chantées en anglais…


Toscanini et l’orchestre de la Scala de Milan

Toscanini

Demandez à divers connaisseurs ou mélomanes avertis qui est, toutes époques confondues, le chef d’orchestre légendaire par excellence. Il y a fort à parier que le nom d’Arturo Toscanini reviendrait plus souvent que celui des Karajan, Furtwängler ou Klemperer. Créateur de plusieurs opéras célèbres, notamment de Puccini (La Bohème, La fanciulla del West, Turandot) et de Leoncavallo (Paillasse), et d’une grande quantité d’œuvres de toutes sortes, Toscanini fut un phénomène sans précédent dans l’univers de la direction d’orchestre. Il a lancé Caruso et Chaliapine, fait connaître Wagner en Italie, fut un pionnier des concerts à la radio; ardent défenseur de la liberté et adversaire farouche de toute forme de fascisme, il refusa de diriger à Bayreuth dès qu’il fut informé des persécutions raciales des nazis. Il y avait pourtant débuté avec succès en 1930 (il était le premier chef d’origine étrangère à s’y produire). Directeur musical de la Scala de Milan pendant une vingtaine d’années, Toscanini a également mené, à partir de 1908, une éblouissante carrière aux États-Unis. Plus que tout autre avant lui, il a fait du chef d’orchestre une vedette à part entière, une star, un mythe.

Au début des années 1920, il avait emmené son orchestre de la Scala en tournée en Amérique du Nord et si incroyable que la chose puisse paraître, Québec figurait sur son itinéraire. C’est ainsi que le lundi 21 mars 1921, l’Auditorium – l’actuel Théâtre Capitole – acclamait avec enthousiasme l’un des orchestres et l’un des chefs les plus fabuleux de tous les temps.

Comme on le verra au fil des chroniques à venir, Québec grouillait d’activités musicales, à cette époque : les troupes d’opéra s’arrêtaient chez nous pour des semaines entières, le Club musical et la Société symphonique de Québec recevaient déjà de grands solistes – et un jeune imprésario du nom de J.-Albert Gauvin, lui-même violoniste, réussissait, on ne sait par quelle diabolique adresse, à attirer les artistes les plus recherchés de la planète. C’est précisément à son initiative que l’on doit la présentation du concert de Toscanini et de son orchestre de 100 musiciens.

J.-Albert Gauvin avait été violoniste à la Société symphonique (ancien nom de l’Orchestre symphonique de Québec) dès sa fondation. En 1911, Gauvin quitta toutefois la SSQ pour devenir imprésario. Avec le violoncelliste Hermann Courchesne, il ouvrit, en 1914, le magasin de musique Gauvin & Courchesne, qui comptera pas moins de trois succursales. Cette même année, Gauvin, encore tout jeune, réussit le tour de force de faire venir l’Orchestre symphonique de New York, dirigé par le légendaire Walter Darmosch, à l’Auditorium. On ne compte plus ses bons coups. En 1932, il devint le tout premier directeur du Palais Montcalm.

Après le vaudeville, svp

Mais revenons à Toscanini. Le maestro avait préparé, pour son concert de Québec, un programme surprenant, voire déroutant, du moins pour la première partie, qui était constituée d’œuvres de compositeurs italiens contemporains : Leone Sinigaglia, Giuseppe Martucci, Vincenzo Tommasini et Riccardo Pick-Mangiagalli. Il dirigea l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini pour conclure ! La seconde partie était exclusivement consacrée à Wagner : ouvertures (ou préludes) de Tannhäuser,Lohengrin et des Maîtres Chanteurs, ainsi que « L’Enchantement du Vendredi Saint » de Parsifal.

Il en coûtait entre 2 $ et 5 $ pour assister au concert, ce qui était évidemment plus cher qu’à la Société symphonique, mais cela restait tout de même très abordable. Et si ce fut le cas, c’est notamment en raison du fait que Gauvin avait pu obtenir la salle pour à peu près rien (en fait, pour rien du tout, semble-t-il). Une condition lui avait été faite : le concert devrait avoir lieu après un spectacle de vaudeville, présenté aux environs de 20 heures. Le concert ne put donc débuter qu’à 23 heures ! Pour cette raison, on avait établi un service spécial de tramways, chacun partant de la Place d’Youville, et même un traversier supplémentaire pour Lévis à la fin de la soirée.

Parle, parle, jase, jase…

Il se trouve que ce même traversier devait jouer un rôle indirect dans la tenue du concert. Si les musiciens de la Scala étaient arrivés à Québec aux environs de midi, par un train spécial de quatre wagons-lits et deux autres pour les bagages, leur directeur musical devait les rejoindre plus tard. Or, le maître manqua le train qui devait le conduire de New York à Québec : il discutait à la gare avec un ami et, dans l’animation, il ne vit pas le temps passer. Soudain, il se rendit compte que son train s’éloignait sans lui… Toscanini sauta dans un autre train en partance pour Boston et de là, pour Lévis, où il dut prendre le traversier. Il arriva à l’Auditorium une demi-heure à peine avant le début de la prestation de l’orchestre.

Ce qui aurait pu paraître un lourd inconvénient – l’heure tardive du concert – fut en définitive une bénédiction, puisque Toscanini aurait autrement dû annuler purement et simplement et n’aurait même pas pu reporter la prestation de l’orchestre au lendemain, puisque tout ce beau monde était attendu à Montréal.

Un triomphe

La salle, remplie à pleine capacité, réserva aux artistes un véritable triomphe. Le public fut ébahi de voir le maître diriger sans la moindre partition. Même si la première partie ne comportait que de la musique nouvelle, hormis l’ouverture de Guillaume Tell, en lisant entre les lignes des journaux, on devine que le public avait fait un effort soutenu pour tâcher de comprendre ces œuvres, pas forcément toujours accessibles. Sans doute se disait-on que si Toscanini les avait choisies, elles méritaient toute notre attention. En revanche, les grandes pages de Wagner suscitèrent des applaudissements frénétiques et interminables. Le public réclamait des rappels à grands cris, mais l’orchestre s’en tint rigoureusement au programme prévu. Le concert s’acheva tout de même à une heure du matin « avec les derniers accords grandioses du prélude des Maîtres chanteurs » (La Presse).

L’heure tardive suffit-elle à expliquer que ni Le Soleil ni L’Événement et encore moins L’Action catholique n’aient publié de compte-rendu le lendemain, ni les jours suivants ? Quoi qu’il en soit, leQuebec Chronicle fit paraître une critique dans son édition du 22 mars, ce qui fut aussi le cas de La Presse de Montréal, qui avait délégué un correspondant à l’Auditorium. Paradoxalement, tant Le Soleilque L’Événement avaient multiplié les articles annonçant la venue de Toscanini et de ses musiciens à grand renfort de « Toscanini est une merveille » et autres titres accrocheurs. Mentionnons que le Gouverneur général du Canada, le Duc de Devonshire, et son épouse, avaient tenu à assister au concert.

Y a t-il un médecin dans la… rue?

En plus du train manqué, il y eut un autre incident fâcheux qui, lui aussi, connut un heureux dénouement. En se rendant à son hôtel, un des violonistes de l’orchestre fit une chute sur le trottoir glacé – le début du printemps à Québec n’a rien à voir avec celui de Vivaldi, en Italie ! – et se fractura un poignet. On le conduisit à son hôtel où un habile chirurgien de Québec, le docteur Edgar Lemieux, vint le soigner – si bien, d’ailleurs, que le violoniste put reprendre sa place au sein de l’orchestre pour le concert du lendemain, à Montréal.

 

Programme concert Toscanini et Orchestre de la Scala de Milan
Auditorium, Québec, lundi 21 mars 1921, 22h15

Le Baruffe Chiozzotte, ouverture — Leone Sinigaglia
Due pezzi : Nocturne et Novolette — Giuseppe Martucci
Serenata — Vincenzo Tommasini
Rondo fantastico — Riccardo Pick-Mangiagalli
Guillaume Tell, ouverture — Gioacchino Rossini

Entracte

Lohengrin, prélude — Richard Wagner
Tannhäuser, ouverture — Richard Wagner
Parsifal, « L’Enchantement du Vendredi Saint » — Richard Wagner
Les Maîtres-Chanteurs de Nuremberg, prélude — Richard Wagner


François-Xavier Mercier, ténor assassiné ?

François-Xavier Mercier

Depuis longtemps, tout le monde sait ça, Québec est une pépinière de grands artistes. Pensons seulement à nos trois ténors Raoul Jobin, Léopold Simoneau ou Richard Verreau, dans le domaine de l’art vocal. Mais déjà, bien avant eux, d’autres noms aujourd’hui oubliés ont connu leurs heures de gloire. L’un d’eux a même eu un destin digne d’un roman… policier.

Il se nommait François-Xavier Mercier, jouissait d’une voix remarquable de fort ténor et a mené une étonnante carrière internationale. Disparu en 1932, il repose sous une humble pierre tombale du Cimetière Saint-Charles, où il a emporté le secret de sa mort pour le moins suspecte. Mais n’anticipons pas…

Mercier voit le jour à Québec le 13 août 1867 dans le faubourg Saint-Roch. Son père, aussi prénommé François-Xavier, est, selon l’acte de baptême, « meublier ». Tout jeune, Mercier chante à l’église de Notre-Dame de Jacques-Cartier, tout en poursuivant des études à l’Académie commerciale : « Jamais je ne manquais l’occasion de me faire entendre, soit aux services funèbres, soit aux messes de mariage », écrira-t-il dans ses Souvenirs de ma carrière artistique en 1923. Il trouve un emploi comme tailleur de fourrure à la Compagnie Paquet, puis quitte Québec pour Toronto où il remporte ses premiers succès professionnels au concert. Vers 1894, il obtient son premier rôle à l’opéra, celui du Duc dansRigoletto, au Castle Square Theater de Boston. Tout le répertoire de la compagnie est donné en anglais et Mercier, engagé à la dernière minute, ne se sent pas tout à fait prêt pour la première. Il chante donc les deux premiers actes en anglais, mais le troisième en italien, au grand étonnement de la direction et des autres artistes qu’il n’avait pas prévenus. La surprise se change toutefois en ravissement pour l’important public italien massé au second balcon, qui acclame le jeune ténor avec un enthousiasme délirant.

Au faîte des grandeurs

François-Xavier Mercier

En 1898, Mercier se rend à Paris pour y étudier auprès de Jacques Bouhy, célèbre baryton belge. Maître tyrannique à ses heures, Bouhy croit au potentiel du jeune Québécois et il lui ouvre les portes de la carrière. Grâce à lui, dès 1899, Mercier se produit à l’Opéra-Comique et bientôt, il est applaudi ailleurs en France, puis en Angleterre, en Hollande, en Belgique et en Algérie. C’est alors un véritable feu roulant : il interprète les premiers rôles deGuillaume Tell, Les Huguenots, L’Africaine, La Juive, Roméo et Juliette, Faust, Carmen, Werther, Paillasse, Manon, Aïda etplusieurs autres,avec des partenaires aussi fabuleux qu’Emma Calvé, Nellie Melba, Antonio Scotti ou Francesco Tamagno, le créateur de l’Otello de Verdi. Partout, Mercier s’attire des éloges et suscite l’enthousiasme.

Il passe une partie de l’année 1907 à Québec, à la suite du décès de sa mère. Il y donne quelques concerts dont un le 25 avril à l’Auditorium (l’actuel Capitole). La foule se presse vers le théâtre où l’on doit refuser quelque 500 personnes. La direction décide alors d’« arracher » les portes principales afin de permettre à un maximum de gens d’entendre le grand artiste. Puis Mercier s’embarque pour l’Europe à bord de l’Empress of Ireland – eh oui, le paquebot qui sombra tragiquement au large de Rimouski en mai 1914 – où il fait la rencontre du futur premier ministre Alexandre Taschereau, compagnon de voyage disert et spirituel, s’il faut en croire le ténor…

Au début de la saison 1908-1909, au cours d’une production desHuguenots de Meyerbeer à Constantine, en Algérie, Mercier est ébloui par la soprano qui incarne la reine Marguerite de Valois, une jeune Lyonnaise de 22 ans, Isabelle Besson, qui se produit sous le nom de scène d’Isa Jeynevald. Malgré ses 41 ans bien sonnés, Mercier est « frappé par cette physionomie, enfantine et sévère en même temps » et il en tombe bientôt amoureux. Après quelques mois de fréquentation, il la demande en mariage, lequel est célébré à Lyon le 21 juillet 1910, trois mois après la mort de la mère d’Isabelle. Les parents vivants des deux époux n’assistent pas à la cérémonie. Si la chose paraît naturelle dans le cas du père de Mercier en raison de la distance, l’absence de celui de la mariée s’explique, selon l’acte de mariage, du fait qu’on ignore s’il est toujours de ce monde et, le cas échéant, où il se trouve « depuis plus de seize ans ». Isabelle n’a donc guère connu son père. Le 15 août 1913, les époux s’embarquent pour Québec, où, en raison de la guerre qui éclate un an plus tard, ils se voient contraints de s’installer définitivement.

Nouvelle carrière

Jeynevald Mercier

En 1916, le couple fonde l’Institut d’art vocal, rue Saint-Vallier. À la même époque, Mercier réalise plusieurs enregistrements pour la compagnie Columbia, dont certains en duo avec son épouse. Si celle-ci possède encore sa jolie voix de colorature, Mercier âgé pourtant d’à peine 49 ans, a perdu une partie de ses moyens, si l’on en juge par ces cires anciennes, qui rendent, il est vrai, plus ou moins justice à la réalité. On peut en entendre quelques-unes dans la collection numérique de banq.qc.ca.

Mercier et son épouse donnent quelques concerts dans la région de Québec, entre autres au Club musical, mais la grande carrière du ténor est derrière lui. Il se consacre notamment à la composition : plus d’une centaine de pièces, pour la plupart des mélodies pour voix et piano, sortent de sa plume, certaines signées de l’anagramme partielle G. de Revax. Habile mélodiste, Mercier révèle dans ces pages une belle imagination. Dans France, sur un poème de William Chapman, il glisse très adroitement le thème de La Marseillaise.

L’Institut d’art vocal forme de nombreux élèves et monte régulièrement des opérettes. En avril 1923, on y crée quelques scènes de l’opéra Jean-Marie d’Ulric Voyer. L’école a du succès et poursuivra sa vocation jusqu’au milieu des années soixante, peu avant la mort d’Isa Jeynevald.

À la fin de l’automne de 1932, un étrange incident se produit à la résidence des Mercier, rue Conroy (à peu près où se trouve maintenant l’édifice Marie-Guyart) : le chanteur est fortement intoxiqué par une fuite de gaz, alors que sa femme est à peine incommodée. Il est si mal en point qu’il doit être hospitalisé. Il rentre chez lui, mais quelques jours plus tard, il est subitement frappé de paralysie. Il s’effondre dans l’escalier et se fracture un bras. On le transporte à l’hôpital du Saint-Sacrement où il meurt le 22 décembre, à l’âge de 65 ans.

 

Miss Marple-Bélanger

Le Saint-Laurent

On conclurait à un bête accident doublé peut-être de négligence – et le dossier serait définitivement classé… si ce n’était l’existence d’un document incriminant, déposé dans le fonds F-X Mercier (P 576) aux Archives nationales du Québec, à Québec. Il s’agit d’une longue lettre manuscrite, signée Lucienne Bélanger, infirmière, et datée du 22 février 1977. Cette lettre est simplement intituléeTémoignage pour Xavier Mercier, puissant [sic] ténor canadien. Née en 1901 et décédée en 1980, Lucienne Bélanger était la nièce du chanteur. Près de 45 ans après la disparition de Mercier, la dame veut libérer sa conscience et révéler « la » vérité au sujet de la mort de son oncle.

Dans ce Témoignage, Lucienne Bélanger montre du doigt sa tante Isabelle, l’épouse du ténor, qu’elle accuse froidement d’avoir ourdi une véritable machination. Elle dépeint tout d’abord le caractère irascible de la jeune femme : comme toute célébrité, Mercier se fait aborder par tout un chacun dans la rue, et cela agace profondément sa douce moitié. « [On] ne peut plus faire dix pas ». On apprend aussi que, peu après l’arrivée du couple à Québec, Isabelle se fait un amant en la personne d’un cousin de Mercier (Miss Marple-Bélanger fournit même le nom du cousin, que la bienséance commande de taire). Dès lors, les amants vont se multiplier (et là encore, des noms surgissent sous la plume de l’infirmière). Selon garde Bélanger, Isabelle les recrutait chez ses propres élèves et parmi des hommes déjà engagés. Mercier se sait cocu, mais affirme à son élève et ami Jean-Marie Lachance, excellent baryton ayant finalement opté pour une carrière dans le monde des affaires : « J’ai juré sur l’autel de la protéger, je la protégerai jusqu’à sa mort ».

En 1926, Mercier donne un concert au Monument national à Montréal qui ne lui rapporte qu’un maigre 90 $. Sa femme lui ordonne de ne plus chanter. La mort dans l’âme, Mercier cesse dès lors de se produire professionnellement. « Il a manqué bien des choses, [des] positions, même, à cause d’elle. Il perdait des piastres pour gagner des sous ». Ce n’est qu’après la mort d’Isabelle qu’une des sœurs de Mercier, Marie-Laure Bruneau, signera un document dans lequel elle révèle cette histoire. Lucienne Bélanger, sa nièce, lui ayant demandé pourquoi elle avait attendu tout ce temps, la vieille dame répondit : « J’en avais bien trop peur, cette femme-là pouvait tout faire ». Isa Jeynevald fait littéralement trembler sa belle-famille, aux dires de garde Bélanger, qui raconte entre autres qu’au cours d’un séjour de Mercier à l’hôpital, il discutait avec sa sœur Florentine, quand elle arriva « comme un lion furieux », créant un véritable climat de terreur autour d’elle.

Dormir au gaz…

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Depuis un moment déjà, les époux Mercier font chambre à part. Lui dort à l’étage, elle au rez-de-chaussée. Or, après le retour de Mercier de l’hôpital, Lucienne Bélanger, en sa qualité d’infirmière, va passer quatre jours chez son oncle pour le soigner. Toutes les nuits, en se rendant aux toilettes, elle constate que le gaz est « légèrement ouvert, sous la cafetière, pas allumé […]. Lui couchait en haut et elle en bas et […] l’oxyde de carbone se ramassait dans le haut de l’escalier ». Tout de suite après la mort de Mercier, Isabelle « a fait enlever le gaz, elle n’en avait plus besoin » ! Voilà qui constitue une accusation à peine déguisée : Isa Jeynevald aurait intentionnellement entrouvert le gaz, en sachant qu’en se diffusant, il empoisonnerait son mari et pas elle. Pour donner le change peut-être, la jeune veuve va jusqu’à poursuivre la Quebec Power. Elle choisit pour avocat le très réputé Armand Lavergne, fabuleux plaideur – et présumé fils illégitime de Sir Wilfrid Laurier. Au procès, « ils n’ont pas nommé les amants, les compter aurait été difficile ». Le rôle qu’aurait pu jouer Isabelle dans la mort de son mari n’est absolument pas en cause au cours des audiences, mais uniquement la responsabilité de la Quebec Power. Isabelle est toutefois déboutée. On oublie l’incident – et on oublie très vite Mercier, également.

La vie continue. Isa Jeynevald, qui ne sera jamais inquiétée par la justice (et rien ne prouve formellement qu’elle ait conspiré contre son mari, du reste), poursuit son enseignement à l’Institut d’art vocal. Elle aura pour élèves certains chanteurs qui mèneront de belles carrières, dont la soprano Adrienne Roy-Vilandré, le baryton Gilles Lamontagne, la basse Roland Gosselin et même Robert L’Herbier, qui après avoir été chanteur populaire, sera directeur de la programmation de Télé-Métropole.

Isabelle Besson-Jeynevald-Mercier meurt dans la solitude et l’indigence à Québec le 7 avril 1967 âgée de 81 ans et rejoint son époux au Cimetière Saint-Charles (« elle se fait enterrer aux frais des Canadiens qu’elle méprisait »). Ainsi, tous deux sont désormaisunis pour l’éternité

Épilogue : devoir de mémoire

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Lucienne Bélanger cherche à tout prix à préserver la mémoire de son oncle. En 1973, elle reprend contact avec Jean-Marie Lachance, installé à Montréal depuis un certain temps, qui lui répond : « Je vois que vous avez conservé vos sentiments à l’endroit de Iza [sic] Jeynevald???? Que voulez-vous que l’on y fasse. Elle est morte… et lui depuis bientôt 40 [sic] ans. Je vous assure qu’il s’en fiche pas mal. Il y a des gens qui viennent au monde pour faire souffrir les autres. Il est cependant très regrettable que son souvenir soit mort avec lui. Personne d’entre nous [n’est] assez influent ou assez riche pour perpétuer sa mémoire ».

Le Témoignage de Lucienne Bélanger s’achève sur ces mots troublants : « Ce n’est pas son pays qui l’a oublié, ni ceux qui l’ont connu, mais une étrangère au pays, qui l’a détruit dans sa carrière, l’a enterré, ainsi que sa mémoire du même coup. […] Il n’y avait rien à faire tant qu’elle vivait. Après tant d’années, il serait temps que les Canadiens se réveillent. N’attendez pas que tous ses amis soient morts. Je supplie ceux qui liront ces lignes de faire quelque chose. »


Muriel Hall, artiste et témoin

Le 15 janvier 2012, s’éteignait à 98 ans une grande dame, demeurée discrète toute sa vie – mais qui a pourtant eu toute une vie ! Mariée à l’un des grands artistes du XXe siècle, le sculpteur et maître verrier Marius Plamondon, qui a rehaussé par ses superbes vitraux le décor de temples religieux tels que l’église du Très-Saint-Sacrement de Québec, la cathédrale de Rimouski, le monastère des Clercs de Saint-Viateur à Joliette et l’Oratoire Saint-Joseph de Montréal, Muriel Hall a aussi connu une gloire certaine. Une gloire locale, certes, en raison de la modestie de la dame et de sa répugnance à parcourir le monde, mais qui aurait pu devenir internationale, car la contralto possédait toutes les qualités pour cela.

Élève de François-Xavier Mercier, ténor assassiné…

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Ironie du sort, le dernier numéro de la présente chronique portait sur le ténor François-Xavier Mercier. Or, en préparant l’article sur Mercier, il m’est venu à l’esprit que Muriel Hall, avec qui je m’étais déjà entretenu quelques années plus tôt, pourrait bien avoir connu sa femme, Isa Jeynevald, également professeur de chant, décédée en 1967. Je fus servi au-delà de mes espérances : Muriel Hall l’avait non seulement connue, mais elle avait été la dernière élève de Mercier lui-même, dès 1931. Je me suis donc rendu chez la dame qui m’a très volontiers accordé quelques heures de son temps. Nous avions prévu une deuxième rencontre, en janvier… Hélas, la mort est venue la chercher précisément à ce moment-là.

Née le 11 décembre 1913 à L’Isle-Verte, dans le Bas Saint-Laurent, Muriel Hall est par sa mère une petite-cousine de la légendaire Emma Albani. Sa famille s’installe à Québec alors qu’elle a 7 ou 8 ans. Constatant qu’elle a une fort jolie voix, sa mère envisage de lui faire prendre des leçons de chant. « Cet automne de 1931, en première page du Soleil du samedi, on avait publié la photo des professeurs de chant de Québec. Il y avait les Larochelle1, Gravel2 – et Mercier était là. Alors, maman a regardé ça et elle a choisi le plus âgé – c’est plus sûr ! Je n’avais pas d’objection, je ne le connaissais absolument pas3 ».

Après l’avoir entendue, Mercier est si impressionné qu’il décide de s’occuper lui-même de sa formation alors qu’a priori, les élèves féminins travaillent avec madame et les garçons avec monsieur. Isa Jeynevald en est extrêmement contrariée, semble-t-il. Mais après la mort pour le moins suspecte de Mercier, en décembre 1932, la jeune contralto poursuit sa formation auprès de sa veuve : « J’ai eu tort, lance sans ambages la nonagénaire. Elle était mauvais professeur. […] Elle se fichait de nous autres comme de l’an quarante. » Peu après, la jeune femme se tourne vers Jean-Marie Lachance, ancien élève et ami de Mercier, excellent baryton, qui optera plus tard pour le monde des affaires. Lachance avait été l’un des fondateurs de l’Association des chanteurs de Québec, organisation mise sur pied en septembre 1930. Dès 1933, alors qu’elle n’a que 19 ans, sa voix riche, son intelligence musicale et sa grande sensibilité lui valent une reconnaissance unanime dans la région. Elle entreprend alors une carrière que tous, encore aujourd’hui, lui envieraient : pour le seul mois de mai de 1934, elle cumule pas moins de 14 engagements professionnels, allant de simples mariages à deux concerts présentés au Palais Montcalm, à titre de membre du Quatuor Dézy.

En novembre 1935, elle passe une audition devant Wilfrid Pelletier qui lui écrit : « Vous avez une très jolie voix et suffisamment forte pour faire de l’opéra. Il vous faudrait trois ou quatre années d’études en Europe – soit en France ou en Allemagne – pour apprendre en somme « le métier d’artiste » ». Pelletier l’inviter plus tard à faire une audition au Metropolitan Opera de New York, auquel lui-même est attaché comme chef d’orchestre, ce que la jeune femme refuse, tout comme elle renonce à poursuivre sa formation en Europe. En dépit d’un potentiel exceptionnel, elle n’est nullement attirée par la grande carrière.

La voix de la radio

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Ce qui assurera la renommée de Muriel Hall, avant toute chose, ce sera la radio. Des décennies durant, elle sera pour ainsi dire la voix chantée de Radio-Canada à Québec. À partir du 19 novembre 1934, elle participe tous les lundis et vendredis à une courte émission musicale diffusée à CRCK – ancêtre directe de CBV – de 18h45 à 19h où elle interprète deux ou trois pièces (mélodies françaises, lieder, airs d’opéras, etc.) entourée du violoniste Jules Payment et du pianiste Henri Vallières. Dès lors, elle ne quittera plus la radio. On l’entendra ainsi régulièrement dans divers « programmes » dont certains diffusés de Halifax à Vancouver : L’Heure provinciale,Fantaisies musicales, Concert intime, Concert de Québec, sous la direction de chefs tels que Jean Beaudet, Edwin Bélanger, Jean Deslauriers, Robert Talbot, Charles O’Neil et Jean-Josaphat Gagnier. Elle participera également à l’une des émissions les plus populaires de l’histoire de la SRC, Le Réveil rural, où elle se fera entendre jusque dans les années 1960.

Muriel Hall chante aussi régulièrement avec la Petite symphonie de Radio-Canada dont la vocation est essentiellement radiophonique. Le capitaine Charles O’Neil et Robert Talbot, directeur musical de la Société symphonique de Québec (ancien nom de l’OSQ), se partagent la direction. Ces émissions réseau sont diffusées en direct du Château Frontenac. Or, se rappelle la dame « avec la Petite symphonie, on était dans la salle Jacques-Cartier; il y avait des fils tout le long du passage. Un bon jour, un serveur qui avait un plateau rempli de tasses et de soucoupes s’est pris les pieds et tout ça s’est ramassé par terre. Ça a fait tout un vacarme »… en direct, sur tout le réseau.

Elle se produit aussi régulièrement sur les ondes de CKCV et de CHRC, radios de Québec.

De succès en succès

Le Cercle philharmonique de Québec, orchestre fondé en 1935 par Edwin Bélanger, l’invite à se produire à son concert du 18 avril 1937. Elle y chante notamment Mozart, Schubert et Brahms, accompagnée au piano par Rachel Fafard. Il était normal, à cette époque, qu’un concert symphonique comporte une partie récital à laquelle l’orchestre ne participait pas.

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En mars 1940, Muriel Hall, qui a alors 26 ans, remporte la première place au Festival-Concours de musique du Québec, auquel participent133 concurrents. Bien que personne n’en ait contesté les résultats, certains aspects de cette quatrième édition du concours suscitèrent l’indignation générale, dont le fait qu’aucun des juges ne comprenait le français et que l’un d’eux était même franchement anti-Canadien (tant anglais que français !)… Quelques jours après cet éclatant succès, Muriel Hall présente un grand récital au Palais Montcalm, avec le pianiste François Fortier, au cours duquel elle montre son éclectisme en interprétant notamment Gluck, Cyril Scott, Saint-Saëns, Schumann, Brahms et le redoutable Roi des aulnes de Schubert.

Puisqu’on l’aborde, mentionnons que le répertoire de Muriel Hall était d’une extraordinaire diversité et s’étendait des chants de troubadours et trouvères jusqu’aux pièces du XXe siècle, en passant par la musique folklorique.

Le 25 novembre 1941, alors qu’elle n’a encore que 27 ans, elle est l’invitée du Club musical. C’est un rare honneur pour la jeune femme, qui doit consentir pas moins de quatre rappels enthousiastes – et Dieu sait, pourtant, que les abonnés du Club sont déjà habitués, comme maintenant, à entendre les gloires de la musique : c’est l’époque où s’y produisent les Arthur Rubinstein, Rudolph Serkin, Marian Anderson, Ninon Valin, Ginette Neveu, Francis Poulenc et tant d’autres.

Au début des années quarante, la contralto participe à plusieurs concerts visant à soutenir l’effort de guerre. Elle est notamment invitée à l’émission L’Heure de la victoire au Théâtre Saint-Denis de Montréal le 20 avril 1944 où elle est entourée de certains grands noms de la scène dramatique et lyrique : le ténor Jan Pierce, le chef d’orchestre Georges Sebastian, l’acteur français Charles Boyer et plusieurs artistes québécois comme Pierre Dagenais, Janine Sutto, Denyse Saint-Pierre, Jean-Maurice Bailly. Le spectacle est radiodiffusé « sur tous les postes de langue française de la Province ».

Madame Marius Plamondon

Au sortir d’une émission diffusée à CBV, en 1944, un auditeur inconnu vient lui offrir ses félicitations. Une agréable conversation s’ensuit. Ce « fut le début d’une idylle charmante qui, six mois plus tard, nous conduisait au pied de l’autel », confiera-t-elle à Lucille Desparois (tante Lucille) un an plus tard. Le 17 août 1944, Muriel Hall devient, aux yeux de la loi de l’époque, madame Marius Plamondon. Elle poursuivra toutefois sa carrière sous son nom de jeune fille, auquel elle ajoutera parfois celui de son époux. Si son mariage l’amène à réduire ses activités, notamment en les limitant essentiellement à la région de Québec, elle n’abandonnera jamais complètement la carrière.

Ainsi, quelques mois après son mariage, on la retrouve au programme d’un spectacle singulier intituléFranciade offert au Palais Montcalm le 17 décembre 1944. Ce spectacle, « au profit des enfants de France », réunit des artistes québécois et français, dont Jacques Normand, Doris Lussier, Roger Lemelin, Edwin Bélanger, André Serval et, cette fois encore, la grande vedette du cinéma français et américain Charles Boyer. La pièce entremêle théâtre et chant dans des décors réalisés par Marius Plamondon.

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Après la guerre, elle s’intéresse au folklore et est invitée à se produire à la Sorbonne à Paris dans le cadre d’un concert de la Société française de folklore et de civilisation traditionnelle présenté le 5 juillet 1948. À cette occasion, elle réalise quelques enregistrements sur disques, les seuls de sa carrière et uniquement consacrés au chant folklorique.

Le 11 mai 1948, elle est soliste de l’oratorio Elijahde Mendelssohn, présenté par la Quebec Choral Society, en l’église Chalmers-Wesley. Fin avril 1949, elle incarne Dame Marthe dans le Faust de Gounod, son premier opéra, donné par l’Opéra de Québec, qui le reprend en octobre de la même année (sous le nom d’Opéra français enr). Le Faust, à cette occasion, est un jeune et brillant ténor de la région, Richard Verreau. Les critiques font l’éloge de la voix et du jeu de Muriel Hall – déplorant uniquement que son rôle soit aussi ténu. Est-ce pour mieux exploiter son immense potentiel que le Théâtre lyrique de Québec (encore un nouveau nom pour la même compagnie, à peu de choses près !) lui fait signer un contrat pour l’important rôle de Dalila dansSamson et Dalila de Saint-Saëns pour « 5 ou 6 » représentations, à compter du 4 février 1952.

Malheureusement, le projet ne se concrétise pas et les représentations sont remplacées par un concert d’airs d’opéras le 21 février auquel, du reste, la contralto ne participe pas. Quelques mois plus tôt, en novembre 1951 Muriel Hall avait fait ses débuts avec l’OSQ, sous la direction de Wilfrid Pelletier, dans L’amour Sorcier de Manuel de Falla.

Active autrement

Dans les années soixante, elle ralentit considérablement ses activités musicales, mais embrasse des causes qui lui tiennent à cœur. Elle est notamment membre de la Société protectrice des animaux. En mars 1967, elle lance une campagne d’éducation pour que les enfants ne « martyrisent pas les poussins vivants » qui leur sont offerts à Pâques ! Plus tard, elle fera du porte à porte pour la Société canadienne du cancer.

Muriel Hall perd son mari en 1976; il à 62 ans à peine. Elle lui survivra 35 ans. Dans les années 1990, alors qu’elle a cessé toute activité professionnelle, elle accepte d’être membre du jury du Prix Raoul-Jobin, décerné par la Fondation de l’Opéra de Québec. Elle s’éteint paisiblement le 15 janvier 2012, à l’hôpital du Saint-Sacrement, là même où, 80 ans plus tôt, son premier maître François-Xavier-Mercier avait rendu le dernier soupir… Elle laisse le souvenir d’une femme étonnamment moderne, témoin privilégié de toute une époque. Elle était la tante d’Hélène Hall de l’Opéra de Québec et du journaliste Bertrand Hall.

Pour en savoir plus :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Centre d’archives de Québec, Fonds Muriel Hall-Plamondon

Lucille DESPAROIS. « Un ménage d’artistes québécois ». La Revue populaire (août 1945), p. 10.

Jeanne LAMY. « Muriel Hall ». Jovette, publiée par la Revue moderne (novembre 1944), p. 61.

1 Émile Larochelle (1891-1958), ténor, professeur de Raoul Jobin, Léopold Simoneau et Richard Verreau. Père de Francoise Larochelle-Roy (1917-2011), chanteuse et animatrice radiophonique.
2 Louis Gravel (1895-1977), baryton, également professeur de Raoul Jobin et Richard Verreau.
3 Extrait d’une entrevue de Muriel Hall avec Bertrand Guay, Québec, le 14 octobre 2011.

Les conservatoires du docteur Dussault

S’appeler Octave Dussault et être musicien, c’est en soi tout un programme. Dès son plus jeune âge, Jean-Octave Dussault fut un passionné de musique qui dirigea de nombreuses productions d’opéra et d’opérettes. Mais il avait bien d’autres cordes à son arc. Suivons les traces de cet étonnant personnage, le temps d’une chronique…

Un passionné et un battant

Il y a des gens que rien n’arrête, dont la foi transporte littéralement les montagnes et qui, contre vents et marées, viennent à bout de tous les obstacles quand ils se lancent dans une entreprise. Celui qui signait Dr J.-O. Dussault fut de ceux-là. En 1930, il réussit à mettre sur pied une école de musique à laquelle il donne le nom de Conservatoire national de musique et, deux ans plus tard, lui adjoint une section dramatique appelée Comédie canadienne française. Tout ça à Québec, durant la grande dépression des années trente !

Jean-Octave Dussault

Jean-Octave Dussault est né à Sainte-Marguerite-de-Dorchester le 6 octobre 1883. Son père, Gédéon, est un modeste menuisier, mais il tient à faire instruire ses enfants. Il inscrit son fils au Petit Séminaire de Québec où la musique occupe une place de choix dans les activités parascolaires et où des maîtres réputés l’enseignent. C’est le cas du fondateur de l’OSQ, Joseph Vézina, qui est l’un des professeurs de l’adolescent. En 1908, tout en poursuivant ses études de médecine, il crée une école qu’il nomme Conservatoire de Québec où il enseigne gratuitement les instruments à vent à quelque deux cents enfants de 8 à 15 ans. Le jeune homme décide en même temps de fonder son propre corps de musique, les Cadets Saint-Jean-Baptiste. Il compose des pièces pour son ensemble et se consacre également à la peinture. Il remportera différents prix dans ce domaine et exposera même aux États-Unis.

En octobre 1912, à peine reçu, le jeune médecin quitte Québec pour parfaire sa formation en France d’où il revient avec le titre d’Interne des hôpitaux de Paris. Le 15 février 1915, il épouse Marguerite Picher et s’installe au 417 de la rue Saint-Jean, où il ouvre son cabinet médical (le bâtiment existe toujours et, bien qu’il porte maintenant le numéro 547, on peut encore y lire l’ancienne adresse, joliment incrustée dans le vitrail de l’imposte). Il s’annonce comme spécialiste d’« accouchement, électrothérapie, rayons X et traitement des maladies urinaires », un euphémisme pour « maladies vénériennes » : un accès à son cabinet donnant sur la rue Saint-Gabriel assurait la discrétion à ce type de clientèle. Le docteur Dussault ouvre également le petit hôpital Saint-Louis de France et devient le médecin des pauvres. C’est là qu’en 1920, il soigne le petit Gérard Gagnon, frère d’Aurore, l’enfant martyre, au moment du procès retentissant qui a secoué le Québec tout entier. Dans La Presse du 16 avril, on peut lire : « À la porte de l’hôpital Saint-Louis de France, qui est l’hôpital privé du Dr Dussault, il se trouve des curieux qui ont suivi le tribunal jusque-là, mais qui ne peuvent entrer. […] C’est en effet là que se trouve le jeune Gérard Gagnon, frère d’Aurore, qui est l’un des principaux témoins de la Couronne, et qui est malade, souffrant de la grippe. »

À son retour de France, le docteur retrouve aussi ses cadets et leur musique… dans un état pitoyable, comme il l’écrit dans une lettre au sous-secrétaire provincial, Jean Bruchési, datée du 24 août 1937 : « [J’avais confié] à la cure de St Jean Baptiste le soin de continuer mon œuvre. On la sabota ni plus ni moins, mon successeur ne voulant pas sans doute assumer une tâche aussi pénible. On se contenta de reprendre les anciens et la classe des jeunes fut abandonnée avec la conséquence qu’il ne s’est pratiquement pas formé de nouveaux musiciens depuis cette époque. Il n’y a plus que de vieux cadets », conclut-t-il ironiquement.

Le Conservatoire national de musique

On le voit, le docteur Dussault se montre spécialement préoccupé par la désorganisation de l’enseignement musical à Québec. Si les enfants et adolescents qui fréquentent les grandes écoles privées ont accès sur place à de bons professeurs, le jeune médecin estime qu’il se trouve aussi « de grands talents chez le peuple » qui ne demandent « qu’à s’instruire ». Depuis plusieurs années, il caresse un grand rêve : doter la ville d’une école de musique où l’on enseignerait gratuitement « solfège, chant, piano, violon, etc., tous les instruments d’orchestre et de fanfare » et qui présenterait en outre une grande production annuelle d’opéra. Car parallèlement à son école, l’ambitieux médecin souhaite établir une compagnie d’opéra permanente dans la Capitale ! Les opéras et opérettes qu’il compte y offrir ne constituent pas de simples ateliers pédagogiques, mais de grandes productions aussi professionnelles que faire se peut, avec des talents locaux.

C’est ainsi que, début 1930, le Conservatoire national de musique voit le jour. Ses locaux sont situés au 48 de la rue Saint-Gabriel, tout juste derrière la résidence du docteur-musicien. Dès le 4 avril, le Conservatoire présente au Capitole, le théâtre le plus prestigieux et coûteux de Québec, de larges extraits du Faust de Gounod, avec chœur, orchestre, mise en scène et costumes. La distribution comprend notamment Marthe Lapointe, Thérèse Tremblay, Gérard Galienne, Jean-Marie Lachance et Lucien Vézina, le docteur Dussault assurant la direction musicale. L’optimiste docteur avait vu juste : ce spectacle, où la spirituelle Marthe Lapointe obtient un triomphe personnel dans le rôle de Marguerite, connaît effectivement du succès au point où, « à la demande générale », on doit le redonner quelques jours plus tard.

Carmen et ses gamins de rue

Le 28 mars 1931, le jeune Conservatoire présente Carmen de Bizet. La distribution, toujours locale, comprend Antonio Lamontagne (Don José), Rolande Bédard (Carmen), Anne-Marie Plamondon (Micaëla) et Joseph Lachance (Escamillo). Cette fois, on ne se contente plus de scènes choisies : l’opéra est offert dans son intégralité – et le terme est bien celui qui convient, car si Carmen figurait souvent au programme des grandes troupes américaines passant par Québec, on en omettait, pour des raisons évidentes, l’adorable chœur d’enfants « Avec la garde montante », au premier acte. Mais le docteur Dussault ne veut faire aucune concession et il tient mordicus à son chœur : il prend contact avec différents directeurs d’école qui recrutent pour lui quelques bons petits chanteurs. La presse souligna que « pour la première fois on donnait le chœur de la garde montante et de la garde descendante chanté par un chœur d’enfants. Ce soir-là, les auditeurs ont entendu pour un prix minime ce que les grandes troupes de passage n’ont jamais donné. » L’un de ces enfants, Gaston Fournier, se souvient que son frère Jean-Paul et lui avaient eu droit à bon bain chaud et parfumé à la maison avant la représentation, mais qu’une fois au Capitole – à leur grand désarroi – on leur avait badigeonné le visage de boue pour bien faire « gamins de rues »…

Dans l’historique du programme souvenir du 25e anniversaire du Conservatoire, on peut lire que l’on avait fait « appel à G. Mercier, qui avait chanté cet opéra à Paris et qui avait eu la faveur du public ». Ce G est manifestement une faute de frappe : on devrait y substituer un X… pour Xavier, puisque notre « ténor assassiné », François-Xavier Mercier, a bel et bien incarné le rôle de Don José à Paris. Mercier ne chantait évidemment pas dans cette production : il avait alors 63 ans et avait abandonné la scène depuis plusieurs années. La nature exacte de sa participation n’est pas précisée dans ce programme souvenir, mais on peut raisonnablement imaginer qu’il a dû agir comme conseiller artistique.

Roméo et Roméo

Un an plus tard, fort du succès de cette première grande production, le Conservatoire national de musique de Québec se lance dans un projet plus ambitieux encore : on souhaite profiter de la gloire montante d’un jeune ténor de Québec, Roméo Jobin, pour donner Roméo et Juliette de Gounod. Jobin, qui ne se fait pas encore appeler Raoul, vient tout juste de chanter cet opéra à Québec même, en avril, en remplacement du ténor Georges Trabert (protégé du compositeur Victor Herbert et star de Broadway); il n’est que trop heureux de pouvoir reprendre ce rôle qui constituera, par ailleurs, l’une des grandes incarnations de sa carrière. Sa Juliette est la jolie Lucy Monroe, soprano américaine à la voix cristalline. Descendante de James Monroe, cinquième président des États-Unis, son principal titre de gloire aura été – l’histoire ayant souvent de ces ironies ! – d’avoir chanté l’hymne national américain à quelque 5000 occasions officielles, au point où elle s’était acquis le surnom de « Star-Spangled soprano ». Au lendemain de la représentation du Conservatoire, le 20 juin 1932 au Capitole, le Chronicle Telegraph soulignait que la qualité de cette production dépassait largement celle du mois d’avril, pourtant offerte par une troupe professionnelle, la Compagnie franco-italienne d’opéra de New York.

Réussite artistique, mais gouffre financier, ce Roméo et Juliette constitue le chant du cygne du grand opéra pour le Conservatoire du docteur Dussault, qui se tourne dès lors vers l’opérette, moins onéreuse à produire. Jusqu’en 1947, le Conservatoire présentera chaque année au moins une production d’opérette. La première, Les Cloches de Corneville de Robert Planquette, sera suivie duPetit Duc, puis de La mascotte (avec dans le rôle-titre la jeune Françoise Larochelle-Roy)et d’autres comme La fille de Madame Angot, La Périchole, Les dragons de Villars, La fille du régiment, La fille du tambour-major, données maintenant au Palais Montcalm. Des chanteurs tels que Marthe Lapointe, Lionel Daunais, Marguerite Paquet, le couple Colette et Roland Séguin, Sylvie Heppel (qui sera en 1968 de la création des Belles-Sœurs de Michel Tremblay), Jean Goulet, Charles-Émile Brodeur, Françoise Larochelle-Roy et son frère Jacques Larochelle (tous deux enfants du ténor Émile Larochelle), René Mathieu, Jean-Marie Lachance, Marthe Létourneau et plusieurs autres encore prêtent leur voix à ces productions hautes en couleurs.

La Comédie canadienne française

Jean Octave Dussault

L’infatigable docteur Dussault souhaite déborder du seul domaine lyrique : dès 1932, il ajoute à son entreprise une section dramatique à laquelle il donne le nom de Comédie canadienne française. Son directeur artistique (et l’un de ses principaux comédiens) sera René Arthur, célèbre animateur de radio – et père d’André. Là encore, les pièces ses succèdent au rythme d’une par année, sauf exceptions. Parmi les acteurs recrutés, figurent les noms de Gérard Arthur, frère de René, Jean Nel, Maurice et René Constantineau (le « vrai » Père Noël), Roland Lelièvre (père de Sylvain), Maurice Gauvin, Maurice Pérusse, André Carmel (grand-père de Marie-Josée Taillefer), Marius Delisle (« À Québec au clair de lune »), Marthe Lapointe, Annette Leclerc, Yolande Roy et tant d’autres encore.

Un concours de théâtre amateur pancanadien organisé par le Gouverneur général du Canada, Lord Bessborough, en 1933, révélera la valeur du Conservatoire qui en remportera les honneurs à plusieurs reprises. En 1936, il obtient le premier prix avec Topaze de Marcel Pagnol. Dans une lettre du 12 août 1937 à Jean Bruchési, le docteur Dussault rappelle que « le juge [Harley Granville Baker], dans ses remarques, disait qu’après avoir vu Topaze représenté à Paris par les plus grands artistes du siècle, il se demandait sérieusement – si grande avait été son admiration – s’il ne préférait pas la représentation donnée par le Conservatoire national de musique [sic] de Québec ».

Hélas, en 1956, le Conservatoire ne fait vraiment plus ses frais. Devant les déficits accumulés, que le docteur Dussault éponge de ses propres deniers, il cesse ses activités. Le courageux médecin tentera une relance en 1961, mais sans succès. Il meurt le 10 février 1968 à l’âge de 84 ans, laissant dans le deuil un fils, Jean-Louis, et trois petits-enfants, dont Louise et Anne-Marie Dussault, journaliste à Radio-Canada. Toutes deux sont les petites-cousines du pianiste Michel Dussault et de ses sœurs Louisette (la Souris verte de notre enfance) et Céline, soprano bien connue, ainsi que de la comédienne Catherine Sénart, fille de Céline. Il repose au Cimetière Notre-Dame de Belmont, à Sainte-Foy, auprès notamment de son épouse et de son petit-fils, Jean (Johnny), décédé à 24 ans.

Quelques jours après son décès, Françoise Larochelle-Roy rend un hommage touchant au docteur Dussault dans L’Action. Elle écrit : « Les spectacles lyriques n’auront pas enrichi le directeur […] Le Docteur Dussault endossait, là aussi, bien des déficits ! Prenant son intérêt, parents et amis tentèrent parfois de le dissuader de recommencer ! Le Docteur parlait peu, les écoutait encore moins, et pour oublier un déficit, montait une nouvelle opérette ! »

Coda…

En 1942, le gouvernement progressiste d’Adélard Godbout mettait sur pied un conservatoire d’État – l’actuel Conservatoire de musique et d’art dramatique du Québec – qui, retrouvant la formule du docteur Dussault, allait aussi comporter une section musicale et une section dramatique. Ainsi, par son intermédiaire, le grand rêve du médecin visionnaire se poursuit. Puisse l’histoire, maintenant, lui rendre le devoir de mémoire qui lui est dû…

Je tiens à remercier Madame Louise Dussault, petite fille du Docteur Dussault, Monsieur Jean Dorval, président de la Société historique de Québec, et Monsieur Simon Couture, de la maison Casavant, de Saint-Hyacinthe, pour leur aide inestimable.


Les bonheurs et malheurs de Sophie

Sophie Bender

Le Québec a connu son lot de destins tragiques dans le domaine musical, qu’on pense à André Mathieu ou à Arthur LeBlanc, pour ne nommer que les deux plus connus. Mais de jeunes artistes ont aussi vu leur carrière brisée dans l’œuf en raison du jeune âge où la mort les a fauchés – et d’eux, l’on ne parle plus ! C’est d’une jeune soprano emportée par la tuberculose à 26 ans, la très douée Sophie Bender, que cette chronique veut faire revivre la mémoire.

Aujourd’hui parfaitement oubliée, Sophie Bender (nom d’origine alsacienne qui se prononce « benne dère ») n’en vient pas moins d’une famille de haut lignage. Dans ses ancêtres, on trouve le grand Joseph-François Perreault, surnommé jadis « le père de l’éducation du peuple canadien » et homme de théâtre engagé, ainsi qu’Étienne-Pascal Taché, l’un des pères de la Confédération, arrière-grand-père de la chanteuse. Sophie Bender était en outre la nièce d’un personnage haut en couleurs, le juge et sénateur Philippe-Auguste Choquette, qui, en plus de ses lourdes charges, fut notamment président du club de hockey les Bulldogs de Québec de 1910 à 1914, période au cours de laquelle le club a remporté ses deux coupes Stanley.

Sophie Bender a vu le jour le 10 janvier 1881 à Montmagny, ville qui a vu naître nombre de musiciens québécois, dont deux des chefs de l’Orchestre symphonique de Québec, Robert Talbot et Edwin Bélanger, ainsi que le violoniste Jean-Louis Rousseau qui a œuvré pendant plusieurs décennies au sein de l’OSQ. On ignore à peu près tout de la formation première de la jeune femme, mais on sait qu’en 1902, elle participe à un concert des élèves de la réputée soprano Céline Marier, qui a entre autres enseigné à des artistes aussi différents que Cédia Brault, Roger Doucet (qui a chanté le Ô Canada au forum durant des années), Lionel Daunais et Jacques Labrecque. On sait par ailleurs qu’à la même époque, la jeune Sophie remporta le premier prix d’un concours en interprétant le célèbre « Air des bijoux » du Faust de Gounod.

Le 10 décembre 1902, Sophie, qui a alors 21 ans, participe au Tara Hall, rue Sainte-Anne, à un « concert-opérette » organisé par Léon Dessane, fils du compositeur Antoine Dessane. La jeune femme obtient un véritable triomphe dans le rôle titre de La laitière de Trianon, opérette de Jean-Baptiste Weckerlin, aux côtés du ténor Moïse Raymond. Son succès est tel que, le lendemain, on peut lire dansLe Soleil, sous la plume du pseudonyme Cléophe : « Mlle Bender est une toute jeune personne, musicienne dans l’âme, si vous voulez; mais enfin, elle n’a étudié que chez elle, dans les livres et dans les partitions des maîtres, et n’a jamais entendu les grands artistes, ni été à d’autres théâtres qu’aux représentations données dans son couvent; et cependant j’ose, sans la moindre trépidation, vous la présenter comme une artiste. Si c’est un jugement téméraire, j’en appelle à l’avenir, qui le confirmera, mon petit doigt me le jure. […] Elle est entrée de plein pied dans son rôle; elle s’en est inspirée, transfigurée tout de suite : voilà ce que j’appelle une artiste. Elle a une voix admirable, à la fois ample et légère, et tous ceux qui l’ont entendue se jouer à travers les fines mailles de la musique de Weckerlin, ont eu la même pensée : voilà une chanteuse qui a l’intuition des grandes œuvres. À la chatoyante beauté des émissions vocales, joignons une diction d’une netteté très rare même chez les artistes de profession. »

Joseph Vézina

Un talent aussi prometteur ne saurait passer inaperçu bien longtemps ! Et il se trouve justement un homme qui compte offrir à la jeune femme quelques bonnes occasions de mettre ces belles possibilités en valeur. Cet homme, c’est Joseph Vézina, le musicien le plus en vue de la Capitale, qui, en 1902, l’a dotée d’un orchestre symphonique. Vézina est à ce point émerveillé par l’art de la jeune chanteuse qu’il l’invite à se produire au premier concert public de son orchestre après l’inauguration mémorable de l’Auditorium (actuel Théâtre Capitole) en 1903. Le 16 décembre, dans la Salle des Promotions du Séminaire de Québec, Sophie se fait donc applaudir, avec la Société symphonique de Québec, ancien nom de l’OSQ, dans la délicieuse Chanson provençale de la compositrice Eva Dell’Acqua, ainsi que dans les mélodies Le soir de Gounod et Mon désir du compositeur américain Ethelbert Nevin. À elle seule, la Chanson provençale de Dell’Acqua, avec ses acrobaties vocales et ses aigus étourdissants, laisse imaginer de quelle voix Sophie Bender avait été dotée par la nature. Le lendemain, la critique souligne que « l’excellente technique et la voix de Mlle Bender se sont […] partagé l’admiration générale ».

Quelques mois plus tard, Le Soleil du 9 juillet 1904 nous apprend que la jeune femme est de retour d’un séjour d’études au Conservatoire de Boston. Or, la même chronique nous informe que Joseph Vézina se remet d’une indisposition sévère et qu’il a pu reprendre la composition du Lauréat – un opéra-comique qui jouera un rôle important dans la courte carrière de notre chanteuse.

Le 8 août, Sophie est invitée par le Club musical de Montmagny à se faire entendre aux côtés de deux des plus grands artistes lyriques que compte le Québec d’alors, le ténor Paul Dufaut et le baryton Joseph Saucier. On ne se produit pas en compagnie de ces deux monstres sacrés – réunis, qui plus est ! – sans posséder des qualités exceptionnelles. Les mêmes artistes répètent le même programme deux jours plus tard au Manoir Richelieu, qui est déjà, à l’époque, fréquenté par de riches touristes américains. Sophie chante notamment un extrait du Don Carlo de Verdi, le duo de Mireille de Gounod (avec Paul Dufaut) et le trio de Faust du même Gounod en compagnie de Dufaut et du baryton-basse F. Archambault, ainsi qu’il est identifié dans le programme – vraisemblablement Francis Archambault, né à L’Assomption en 1879 et mort à Montréal en 1914. Il a presque le même âge que Sophie, tous deux ont étudié aux États-Unis et peut-être ont-ils noué des liens d’amitié.

Félix-Gabriel Marchand

Sophie est de nouveau l’invitée de la Société symphonique pour un grand concert donné au Tara Hall le 28 novembre 1904. Le Soleil du lendemain rapporte : « La Symphonie a eu l’heureuse idée de demander le concours de Mademoiselle S. Bender […] dont l’éloge n’est plus à faire ». La jeune chanteuse a droit à une ovation et consent un rappel au public enthousiaste qui la réclame à grands cris. Quelques jours après ce concert, elle prend la direction de New York, où « elle entend continuer ses études musicales, vocales et instrumentales, sous la direction des professeurs les plus autorisés de la métropole commerciale des États-Unis » (Le Soleil, 26 novembre 1904). Au cours de ses séjours états-uniens, selon certains membres de la famille Bender, Sophie aurait chanté avec le Boston Pops et se serait même produite au prestigieux Carnegie Hall de New York. Il est certain, en tout cas, qu’elle a dû chanter à diverses occasions chez l’oncle Sam, ne serait-ce que dans le cadre de concerts d’élèves.

En raison de ses études à New York, Sophie se fait plus rare chez nous au cours de l’année 1905, mais elle n’en est pas moins la soliste invitée du premier concert de la saison 1905-1906 de la Société symphonique de Québec, le 20 novembre, à l’Auditorium, où elle obtient une nouvelle ovation dans un air du Don Carlo de Verdi. Puis elle s’attaque à un rôle scénique inédit. À 25 ans, elle est en pleine possession de ses moyens et c’est sans hésiter que Joseph Vézina lui confie le rôle de Pauline dans son tout premier opéra, Le Lauréat, auquel il vient de mettre la dernière main. La première d’un opéra constitue toujours un événement en soi, mais dans ce cas précis, cela nous touche de très près, car on n’étonnera personne en disant que les opéras composés et créés à Québec ne sont pas légion, bien au contraire. On ne connaît pas les raisons exactes qui ont incité Joseph Vézina à entreprendre la composition de cette œuvre (et ce, dès mars 1903, s’il faut en croire son fils Raoul). Quoi qu’il en soit, il a choisi pour ce faire un texte de l’ancien premier ministre libéral Félix-Gabriel Marchand, décédé en fonction le 25 septembre 1900. Sans grande consistance dramatique, ce texte apparaît tout de même assez bien ficelé pour avoir inspiré le compositeur, qui a produit une partition des plus rafraîchissantes. Si Vézina ne réinvente pas le genre, il habille le texte d’une musique délicieusement vivifiante, d’un naturel mélodique incontestable, dans la veine des compositeurs d’opérettes français de l’époque.

Le Lauréat est créé les 26 et 27 mars 1906. Une foule curieuse se presse à l’Auditorium qui fait salle comble les deux soirs. Quelque 4000 personnes applaudissent cette belle œuvre – qui ne demande qu’à être réentendue de nos jours ! L’événement a suffisamment d’éclat, croit-on au Soleil, pour lui consacrer une longue critique en première page de l’édition du 27 mars, à laquelle s’ajoutent deux grandes photos de Félix-Gabriel Marchand et de Joseph Vézina. La soirée, réglée au quart de tour, remporte un succès inespéré : « L’auditoire fut littéralement subjugué […]. Les rappels furent aussi nombreux que les morceaux et les artistes furent couverts d’applaudissements et de fleurs ». Gabriel Marchand, le fils du défunt premier ministre (et incidemment grand-père du regretté cinéaste Michel Brault), « assiste au triomphe du père ». C’est le jeune ténor Jules-Arthur Gagné, futur juge à la cour d’appel du Québec, qui incarne brillamment le rôle de Paul, le lauréat. Sophie, dans le premier rôle féminin, s’attire des commentaires flatteurs comme ceux de La Presse de Montréal qui a délégué un correspondant à l’Auditorium. Après avoir vanté les mérites des rôles masculins, l’auteur ajoute : « Mais que dire de mademoiselle Bender, soprano, qui a chanté d’une manière ravissante le rôle de Pauline. » Le Soleil écrit pour sa part : « Mlle Bender nous avait naguère charmé de sa voix chaude et sympathique, mais elle se révélait à nous, hier soir, comme artiste dramatique excellente, montrant que la nature pour elle n’avait pas été avare de ses dons ». Quant à L’Événement, il souligne que les deux chanteuses principales, Lucie Taschereau et Sophie Bender, « ont été tour à tour applaudies et chargées de bouquets : toutes deux possèdent de la voix et savent chanter ». Le journaliste déplore toutefois que « sous prétexte de mettre la scène en pleine lumière, on trouve le bon goût de planter l’auditoire en pleine nuit. Impossible de lire le programme, d’y mettre une note, comme de voir un peu clairement son voisin »…

Joseph Vézina devait composer deux autres opéras-comiques dans les années à venir, Le Rajah puis Le Fétiche. C’est cependant Le Lauréat qui sera le plus souvent monté par la suite – mais sans Sophie, hélas, pour qui cette création fut le chant du cygne. Le 4 février 1907, la jeune femme, dont la carrière semblait promise au plus brillant avenir, était emportée par la tuberculose. Elle venait tout juste de célébrer ses 26 ans. Des obsèques somptueuses eurent lieu à l’église de Montmagny. L’acte de décès compte pas moins de 28 signatures, parmi lesquelles celles de Jules-Arthur Gagné et de Joseph-Arthur Bernier, grand-père de Françoys Bernier. La Société symphonique de Québec avait fait porter une gerbe de fleurs et plusieurs de ses membres assistèrent à la cérémonie. De nombreux artistes connus de la région de Québec chantèrent tour à tour au cours des funérailles, dont Moïse Raymond et Jules-Arthur Gagné, ainsi qu’une jeune veuve, la mezzo-soprano Adine Fafard-Drolet qui quittera Québec pour l’Europe quelques mois plus tard, où elle se liera d’amitié notamment avec le compositeur Jules Massenet. Mais ceci est une autre histoire – qui fera sous peu l’objet d’une nouvelle chronique…

Je tiens à remercier très chaleureusement messieurs Jacques et David Bender, Jean-Ste-Marie et Mathieu Gionest-Roussy pour leur aide inestimable.


Québec, 1903…

Certaines années ont marqué le passage du temps : 1789, par exemple, 1914 ou 1939 ou, plus près de chez nous, 1759 ou 1867. A priori, pour 1903, rien de spécial à signaler. Mais à Québec spécifiquement, cette année-là n’est pas piquée des vers, pour reprendre l’expression populaire, et tout particulièrement dans le domaine qui intéresse cette chronique : l’opéra. Mais pas que…

La chose peut sembler paradoxale car, depuis l’incendie de l’Académie de musique, en mars 1900, Québec ne possède plus de salle de spectacle véritablement digne de ce nom. Tout de suite après le sinistre, le maire Simon-Napoléon Parent (et premier ministre dans quelques mois) compte rapidement palier ce vide. Il promet à ses concitoyens un nouveau et superbe théâtre. Dans l’intervalle, concerts et spectacles sont présentés dans des lieux plus exigus et moins prestigieux comme le Tara Hall de la rue Sainte-Anne ou le Théâtre Jacques Cartier en basse ville, situé à l’emplacement actuel de la bibliothèque Gabrielle-Roy.

C’est toutefois dans la salle de bal du Château Frontenac que le premier concert d’importance de l’année 1903 est offert. Le 17 janvier, s’y fait entendre Frédéric Bentayoux, pianiste réputé, professeur au Conservatoire de Paris et compositeur de la chanson alors célèbre Alsace et Lorraine. Bentayoux donne un second concert quelques jours plus tard, au Tara Hall, cette fois. Une autre salle, celle du YMCA, à la place d’Youville, accueille le 21 un concert du Club musical auquel participent divers artistes locaux, comme c’est généralement le cas dans les premières années du Club.

Opéras et opérettes en rafale

Si le mois de janvier s’avère plutôt calme sur le plan musical, les choses changent radicalement à partir de février, alors que la Royal Opera Company débarque au Théâtre Jacques Cartier. Cette troupe américaine, dirigée par les chanteurs Herbert J. Carter et Dan Young, fait un séjour de trois mois à Québec et, soir après soir, présente tout un florilège d’ouvrages lyriques, faisant alterner les œuvres légères aux plus sérieuses.

C’est ainsi qu’on voit se succéder dans un véritable feu roulant Saïd Pacha de Richard Stahl (lui-même aurait pu faire l’objet d’une de ses opérettes, ayant été accusé en 1891 de polygamie; il avait pas moins de cinq épouses !), La Mascotte d’Audran, Fra Diavolo d’Auber, Les Cloches de Corneville de Planquette, Le Mikado de Gilbert & Sullivan, La Périchole d’Offenbach, mais également Martha de von Flotow, Le Trouvère de Verdi, Faust de Gounod, Carmen de Bizet et la première audition à Québec deCavalleria rusticana de Mascagni, donnée le 16 février conjointement avec HMS Pinafore de Gilbert & Sullivan (il faudra attendre le 2 avril 1909 pour voir réunis chez nous Cavalleria et I Pagliacci). Le critique du Soleil, signant du pseudonyme « Avant-Scène », fait de cette première un compte-rendu nuancé et articulé, précisant entre autres avoir assisté à la représentation avec la partition sur les genoux.

Qu’en est-il de la qualité de ces productions ? Si la valeur des chanteurs ne fait guère l’objet de commentaires négatifs dans les journaux, il en va autrement de l’orchestre. Au sujet de la Royal Opera Company, on peut lire dans Le Soleil du 9 mai : « Jusqu’à présent, les directeurs étrangers qui nous ont amené des troupes d’opéra ici n’ont pas suffisamment donné à la partie de l’orchestre le soin qu’elle mérite. Prenons la troupe américaine qui vient de nous quitter. Son orchestre était à peu près nul et tout le monde s’en plaignait. »

Henri Miro

Cela dit, l’objet de cet article n’était pas de dénigrer l’orchestre de la Royal, mais plutôt d’annoncer la venue d’une troupe montréalaise qui allait se produire pendant une quinzaine de jours au Théâtre Jacques-Cartier à compter du 11 mai. Dirigée par le chef et compositeur Henri Miro, l’Opéra français du Monument national n’avait pas fait ses frais dans la métropole en 1902, mais se hasarda tout de même à venir à Québec, offrant pas moins de cinq représentations du Guillaume Tell de Rossini (ouvrage extrêmement ambitieux et exigeant sur le plan vocal), quatre de Mignon d’Ambrois Thomas, quatre de Faust, quatre de Carmen et une de La Fille du régiment de Donizetti, en plus d’un concert des artistes de la troupe. Grâce aux recherches de Mireille Barrière, on sait que ces artistes sont Frida Ricci, Marguerite Jarrié, Julia Benatti (créatrice du rôle de Marie dans Les Mousquetaires au couvent), Victor Occelier (on peut voir une plaque à son nom sur la rue Saint-Jean, dans le Vieux-Québec), Edgardo Zerni, Louis P. Vérande, Madame Vasti, Blanche [Fournier] Dubuisson, Monsieur Séraphin, Georges Panneton, Monsieur Perrault et Monsieur Dorval. À ces solistes, qui ne sont pas forcément tous venus à Québec, s’ajoute une demoiselle Fillmore qui, lors d’une des représentations de Guillaume Tell, déçoit par sa timidité dans le rôle de Mathilde… En plus de ces solistes, la troupe entretient un orchestre de 25 instrumentistes et 30 choristes.

Deux mois plus tard, la Compagnie d’opéra Robinson s’invite chez nous, avec notamment Fra Diavolo, Saïd Pacha et Les Cloches de Corneville (et peut-être quelques autres titres). En septembre, c’est au tour de la Bandmann de Londres de donner divers ouvrages de type comédie musicale dans une belle grande salle qui sent encore le neuf et dont il sera question plus bas. Toujours en septembre, la Compagnie d’opéra Jules Grau propose à son tour divers productions légères, toujours dans la même salle toute neuve.

Bref, en 1903, la scène lyrique a vibré et trépidé à Québec pratiquement sans discontinuer : si l’on établit une moyenne annuelle, cela représente une représentation aux trois jours !

Chant, chœur, piano, orgue…

Et comme si cela ne suffisait pas, des artistes lyriques de haut calibre viennent se faire entendre en nos murs, à commencer par la légendaire soprano Emma Albani, née Cécile Lajeunesse, vedette internationale née à Chambly, ancienne amie et confidente de la reine Victoria, qui se produit devant une foule enthousiaste au Manège militaire le 19 février. Un mois plus tard, Tara Hall accueille la basse anglaise Robert Watkin-Mills, grand spécialiste de l’oratorio. Fin avril, le célèbre auteur de La Paimpolaise et du Petit Grégoire, Théodore Botrel, conquiert son auditoire au Manège militaire.

Pour compléter le tout, l’année 1903 permet aux Québécois d’assister à quelques excellents concerts de piano et même d’applaudir la Messe en do de Beethoven ainsi que la création canadienne d’une messe d’Antoine Dessane. L’Orchestre symphonique de Chicago devait en outre donner un « grand festival » au Manège militaire, mais ce concert est annulé « faute d’empressement de nos concitoyens à s’inscrire ».

Et l’orgue, dans cette ville archi-catholique ? À tout seigneur, tout honneur : le 1er juin a lieu l’inauguration du Casavant de l’église Saint-Sauveur par tout ce que Québec compte de bons organistes – et nous en avons alors d’excellents : Gustave et Henri Gagnon, Georges Hébert (titulaire de Saint-Jean-Baptiste), Léonce Crépault (Saint-Roch), ainsi que Joseph-Arthur Bernier, grand-père de Françoys et organiste de la paroisse. Le violoniste Alexandre Gilbert, le baryton Joseph Saucier et la mezzo-soprano Adine Fafard participent aussi à cette soirée, en plus d’un chœur, dirigé par Arthur Paquet. Quand on inaugurait un orgue, en ces temps révolus, on mettait le paquet – sans jeu de mot…

Inauguration de l’Auditorium

Et ce n’est pas tout, loin de là ! Comme on l’a vu, après l’incendie de l’Académie de musique, en 1900, le maire Parent promet la construction d’une nouvelle salle. On s’entend pour l’ériger à la Place d’Youville, aux abords de la porte Saint-Jean. On retient les services d’un jeune architecte étatsunien de 27 ans, Walter S. Painter, qui s’est déjà taillé une belle réputation dans la conception de théâtres, de gares et d’hôtels (on lui doit le célèbre Banff Springs Hotel dans sa forme actuelle). Painter a l’idée d’une façade arrondie permettant de bien apercevoir le théâtre de plusieurs angles différents, notamment depuis la rue Saint-Jean, au bout de laquelle la salle doit se trouver.

Programme Souvenir

Quel nom donner à ce théâtre aussi moderne que luxueux ? La cohabitation à Québec de deux groupes linguistiques rend ce choix délicat. On baptise finalement le nouveau théâtre « Auditorium », simplement, terme latin existant tant en français qu’en anglais. Comme ça, pas de chicane. Ce n’est qu’à la fin des années 1920 que l’Auditorium deviendra le Capitol (aujourd’hui Théâtre Capitole) alors qu’il est converti en cinéma.

Pour l’inaugurer, on ne tergiverse pas longtemps : ce sera la toute nouvelle Société symphonique de Québec, actuel OSQ, qui en sera chargée. Les responsables de l’événement veulent faire les choses en grand. On envisage un festival de musique d’une semaine complète. Ce festival se voit toutefois ramené à deux concerts, prévus les 31 août et 1er septembre 1903. Dans Le Soleil du 12 juin, on peut lire « Les membres de la Société symphonique se sont fait photographier en groupe à midi aujourd’hui chez Livernois. Cette photographie sera reproduite sur le programme-souvenir des grands concerts de l’inauguration du nouveau théâtre de Québec ».

Parmi les solistes, on trouve les noms d’Alexandre Gilbert, violon de l’orchestre, du violoncelliste Rosario Bourdon, âgé d’à peine 18 ans (quelque 30 ans plus tard, il dirigera le concert inaugural de l’Orchestre symphonique de Montréal), du baryton Joseph Saucier, de la soprano torontoise Eileen Millett, du ténor Paul DuFaut et du compositeur-pianiste Émiliano Renaud. Le programme du 31 août comporte, entre autres, l’ouverture Ruy Blas de Mendelssohn, des extraits des Pêcheurs de perles de Bizet, de La Traviata de Verdi et de Manon de Massenet, les Chants canadiens d’Ernest Gagnon, le premier mouvement du Concerto pour violon en mi majeur d’Henri Vieuxtemps et une fantaisie pour violoncelle et orchestre intitulée Le Désir d’Adrien François Servais. Au programme du lendemain, figurent la Marche religieuse (ou Marche festivale)de Gounod, l’ouverture du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, une suite de Peer Gynt de Grieg, lesScènes bohémiennes de Bizet, des extraits d’opéras (Le Trouvère de Verdi, Joseph de Méhul, Hamletd’Ambroise Thomas et Carmen de Bizet) ainsi que diverses pièces concertantes.

Malgré quelques retards dans les travaux, qui forcent l’orchestre à tenir sa générale au milieu d’un vacarme infernal, tout le monde est fin prêt pour l’événement. Bien que les deux soirées s’étirent jusqu’aux environs de 23h30, le public réserve plusieurs ovations aux artistes et la presse se montre élogieuse. Le Soleil écrit : « L’imposant ensemble orchestral, si magistralement dirigé par M. Jos. Vézina, n’aurait pas déparé les plus grandes salles de concert des vieux pays ». Le Daily Telegraphabonde dans le même sens : « L’interprétation des œuvres orchestrales sous la direction de M. Joseph Vézina est au-dessus de tout éloge ». Les journaux montréalais font aussi écho à l’événement et leurs commentaires vont dans le même sens.

L’administration de l’Auditorium est confiée au magna des théâtres canadiens, Ambrose J. Small, dont la disparition plus qu’étrange en 1919 demeure l’un des grands mystères des annales judiciaires canadiennes. Son fantôme, un « vrai » fantôme de l’opéra, hante encore, assure-t-on, le Grand Theatre de London en Ontario, théâtre préféré du tycoon… Dès 1905, Small sera démis de ses fonctions au terme d’une série de démêlés rocambolesques avec la Compagnie de l’Auditorium.

Sur un fil…

Sur un fil

Finissons sur une note plus légère – et le terme semble bien approprié : fin août, au moment où l’on donne les derniers coups de marteau et de pinceau à l’Auditorium, un homme se fait remarquer, non pas au cœur de la ville, mais à quelques kilomètres de là, tout au haut de la chute Montmorency. Cet homme s’appelle James Hardy, il est funambule. Il effectue quelques traversées de la chute, chaque fois dans un costume insolite, soit un paquet de cigarettes ou une immense cigarette à l’effigie de son commanditaire. Jusqu’à 25 000 spectateurs enthousiastes et inquiets à la fois assistent à ses exploits. C’est à peu le tiers de la population totale de la capitale à l’époque…

Il n’y avait donc pas que les violoneux et les « set carrés » qui animaient les soirées d’autrefois. La culture – sous toutes ses formes – avait aussi sa place chez nos ancêtres pour qui l’offre de spectacles, bien qu’inégale, ne manquait pas. Alors, à quand Martha, Guillaume Tell ou même une messe d’Antoine Dessane chez nous ?